L’âgisme en Tunisie : un mal qui fragilise nos aînés
Avec le vieillissement de la population tunisienne une discrimination sournoise s’installe peu à peu : l’âgisme. Stéréotypes dévalorisants, mise à l’écart numérique… Experts et sociologues alertent sur un phénomène qui touche à l’essentiel de la dignité humaine.
Une forme de discrimination qui passe souvent inaperçue
Invité de l’émission « Senior Plus » sur Radio Express FM, la parole est donnée au docteur en sociologie Ghosn El Mersni, qui décrit l’âgisme comme un ensemble de représentations et de croyances sociales classant les individus selon leur âge. À la différence du racisme ou du sexisme, cette forme de discrimination passe souvent inaperçue, tellement ancrée dans le langage courant qu’on la banalise. Des expressions blessantes, du style « il est fini » ou « il devient sénile », en témoignent au quotidien.
Un fossé générationnel à l’heure du numérique
La Tunisie vit une double mutation, démographique et technologique. Dans le monde professionnel, Dr El Mersni constate un vrai décalage entre les générations : d’un côté, des aînés attachés aux valeurs éthiques et à une certaine culture d’entreprise ; de l’autre, des jeunes façonnés par les réseaux sociaux et le culte de l’instantané. Ce fossé crée parfois un climat toxique, où le savoir-faire des seniors est jugé périmé face à la maîtrise technologique des plus jeunes. Pourtant, leur expérience de vie et leur connaissance du terrain valent souvent bien plus qu’un manuel.
Les avis sur les seniors en poste restent partagés. Certains y voient des mentors précieux pour aider les jeunes à s’intégrer ; d’autres les imaginent moins performants, voire démobilisés, à l’approche de la retraite. Pour Dr El Mersni, ce regard est bien trop réducteur. Beaucoup de seniors font preuve d’une grande vivacité intellectuelle et pourraient jouer un rôle de référence, à condition que les entreprises misent sur une inclusion intergénérationnelle sincère, plutôt que sur de simples effets d’annonce.
Changer de regard, ensemble
Quand une personne vieillissante se heurte sans cesse à des stéréotypes, elle peut finir par douter d’elle-même, se sentir mise à l’écart, voire s’isoler peu à peu de la vie collective. Parmi les effets les plus inquiétants de cette forme de discrimination figurent l’isolement, la solitude et une estime de soi qui s’effrite.
Dans certains milieux urbains aisés, l’individualisme croissant favorise l’isolement social des seniors. Cette marginalisation est flagrante dans les services publics, notamment le secteur de la santé, où les aînés sont parfois traités comme des objets de soin plutôt que comme des personnes à part entière, avec un manque de respect manifeste dans la communication. Pour enrayer cette tendance, le sociologue appelle à une prise de conscience, à la fois individuelle et collective. Il s’agit de redonner au senior sa place, par des attentions simples. « Une parole peut blesser, mais elle peut aussi restaurer la dignité », rappelle Dr El Mersni. L’enjeu ? Faire de cette supposée fragilité une force, en tissant des liens entre les générations. Favoriser le dialogue entre les générations aide à déconstruire les stéréotypes et à reconnaître pleinement la place des aînés dans notre société. Ces échanges intergénérationnels permettent également de transmettre savoirs, mémoire collective et valeurs communes, au bénéfice de tous.
En somme, lutter contre l’âgisme en Tunisie, c’est revoir la place de l’aîné dans la société : non plus un poids à porter, mais un pilier de sagesse et de transmission, indispensable à l’avenir du pays. Cette réalité exige une réflexion collective sur les politiques publiques, les systèmes de santé, les retraites et l’inclusion sociale.


